Double jeu

Du 1er juin au 30 novembre 2018

Ecuries des Carmes, Aurillac

Une chronique « coup de cœur », ni exhaustive, ni objective !

Dans cette exposition, vraiment intelligente dans sa diversité, chacun trouvera de quoi se nourrir. Pour ma part, j’ai choisi d’évoquer quelques œuvres seulement, mais avis à tous les chroniqueurs amateurs pour rendre justice à toutes les autres !

Une chronique également en deux parties. Première partie entièrement consacrée aux deux vidéos magistrales que l’exposition met superbement en contrepoint, et deuxième partie consacrée à la peinture et à la photographie.

Double jeu : vidéos

Avec « Les Indes galantes », n’ayons pas peur des mots, nous sommes face à un chef d’oeuvre.

Ce court-métrage de six minutes a été créé dans le cadre du projet 3ème scène, nouvel espace de création digitale de l’Opéra National de Paris. Il a reçu le Prix du public au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand en 2018.

Clément Cogitore a filmé un groupe de danseurs de krump, forme de hip-hop cathartique et non-violente, née dans les quartiers pauvres de Los Angeles lors des émeutes des années 90, extraordinairement physique et puissante, proche de l’état de transe. Rassemblés en un cercle compact sur une scène totalement dépouillée et plongée dans la pénombre, les krumpers engagent une battle sur la scène finale des Indes galantes, l’opéra baroque de Jean-Philippe Rameau.

Caméra à l’épaule, le cinéaste se mêle au groupe, et nous immerge dans cette expérience d’une intensité hallucinante, et d’une beauté à couper le souffle. Sous leurs capuches, dans leurs blousons, les corps massifs des danseurs font absolument un avec la musique classique française. La magie opère, la rencontre entre le ghetto noir américain et le ballet du XVIIIème siècle est évidente, lumineuse, époustouflante. Sur les visages, des yeux exorbités, des bouches grimaçantes, un engagement émotionnel d’une radicalité bouleversante, une quête viscérale et paroxystique de bout en bout.

Or, l’exposition Double jeu a été conçue pour mettre face à face deux œuvres qui se répondent, exploitant judicieusement les deux salles des Écuries des Carmes, aménagées de façon parfaitement symétrique. Il y a donc bien, en face de cette première vidéo, une oeuvre qui lui répond, et autant dire que la barre est placée très haut.

C’est Cyprien Gaillard qui relève le défi, avec une oeuvre d’un tout autre genre, intitulée Desniansky Raion. L’artiste a choisi trois films dont la juxtaposition se révèle extrêmement fertile : vidéo téléchargée sur Internet où l’on voit s’affronter violemment deux bandes rivales dans une cité de Saint-Pétersbourg, enregistrement amateur d’un spectacle son et lumière précédant la destruction d’une barre d’immeuble en périphérie parisienne, et prise de vue clandestine en ULM d’une banlieue de Kiev, glaciale et démesurée.

Les trois volets qui composent ce triptyque sont donc des images volées, récupérées, voire illégales, tournées avec les moyens du bord, et n’ont en soi aucune vocation artistique. Nous sommes pourtant bel et bien face à une oeuvre d’art incontestable. Le geste artistique réside dans le discours saisissant que produit le montage de ces vidéos, reliées entre elles par une somptueuse bande son signée Koudlam, orfèvre mélancolique d’une électro aux accents de cold wave.

L’oeuvre tient donc du ready-made numérique, et l’on songe que Cyprien Gaillard a été lauréat du Prix Marcel Duchamp en 2010. Les dernières images révèlent, dans une vaste plaine enneigée, la monstrueuse utopie architecturale soviétique, effrayante de rationalité, titanesque, et comme exempte de vie. Un véritable enfer idéologique, conçu et construit par l’homme, contre lui-même, dans la négation de sa propre humanité.

On repense alors aux deux premiers extraits, filmés eux aussi en pied d’immeuble. La rixe violente et pourtant codifiée des hooligans, le spectacle grandiose et dérangeant de l’effondrement d’un HLM. Trois banlieues, presque trois non-lieux, qui se mettent en scène, en quête de sens. Chorégraphie guerrière, propagande politique ou architecture totalitaire, autant de formes en échec, et qui se révèlent dans leur dimension déshumanisante. Cyprien Gaillard, artiste de la ruine, nous montre ici une ruine du sens.

Pour trouver du sens, de l’humain, de la beauté, c’est dans la salle d’en face ! Dans cette scène des Indes galantes qui célèbre la réconciliation entre « les sauvages » et les armées colonisatrices françaises, ce qui bien sûr n’a rien d’un choix anodin de la part de Clément Cogitore.

Sans le moindre doute, la force immense de ces deux films et la fécondité de leur rencontre justifie à elle seule la visite de l’exposition. Pourtant, il y a bien plus à voir !

Double jeu : peintures et photographies

Philip-Lorca DiCorcia

Fascinant dispositif que celui mis en place par le photographe américain dans sa série Streetwork, dont sont issus les deux clichés de l’exposition. Spots installés sur des façades d’immeubles, flashs accrochés à des lampadaires, appareil photo caché derrière un échafaudage ou bien un panneau de signalisation, système de déclenchement par faisceau photoélectrique, synchronisation par radio-transmetteur, et les hasards de la rue font le reste.

L’artiste crée une lumière nouvelle sur la ville, et par la magie de la profondeur de champ, fixe des attitudes qui intriguent autant qu’elles sont naturelles. La photographie est ici pleinement dans le temps suspendu. Parmi les passants, tel visage se détache, dans une netteté parfaite, anonyme et familier, le regard tourné vers un ailleurs, plus loin, hors-champ. Qu’a-t-il vu ? A quoi pense-t-il ? Qui est il, lui, dans cette foule ?

Plastiquement impeccables, ces figures isolées dans la multitude urbaine nous offrent un arrêt sur les images qui nous traversent lorsque nous déambulons dans la ville. Qui n’a pas, traversant la rue, croisé le regard d’un piéton inconnu, dans une vision si fugace qu’elle en demeure insaisissable ? Cet instant si ténu, le photographe l’a capté pour nous, et nous le révèle, sans imposer son propre regard.

Il y a en effet, dans la démarche de Philip-Lorca DiCorcia, une mise en retrait de l’artiste, qui confie le déclencheur de son appareil aux mouvements aléatoires de la foule. Nulle mise en scène ici, juste une mise en dispositif, et le dévoilement d’une humanité à l’instant t.

Andreas Eriksson

De loin, j’ai cru à deux monochromes gris, et poussé un long soupir blasé : pffff…

Mais non, en fait, ce sont des quasi-monochromes, et ça change tout ! Techniquement, il s’agit d’une peinture acrylique appliquée sur un panneau composite d’aluminium appelé dibond. Les cartels nous indiquent des titres, eux aussi presque monochromes : « Car passes at 19:58 21/11 », et « Car passes at 19:42 27/12 ». Une atmosphère mystérieuse et envoûtante s’installe face à ces deux tableaux.

Andreas Eriksson, artiste suédois, souffrant d’hyper-électrosensibilité, s’est installé sur les rives d’un lac en pleine nature. Chez lui, durant l’hiver scandinave, sans lumière électrique, sans écrans, il s’installe sur son sofa et observe les jeux de lumière et d’ombre qui se projettent sur son mur lorsque passe un véhicule sur la route, au loin. Ce sont ces projections éphémères, furtives, que le peintre à représentées.

Or moi aussi, enfant, j’aimais observer la trajectoire des phares de voitures, traversant le mur de ma chambre quand j’étais au lit. Bien au chaud, sous ma couverture, je me sentais à l’abri du dehors, il ne restait plus de l’extérieur que ces traits de lumière fugaces et poétiques, et la rumeur très lointaine de la rue.

Madeleine de Proust pour moi que ces deux œuvres, réminiscences d’un monde semblable à une lanterne magique. Un art de l’imperceptible, du subtil, sobrement exécuté, mais empreint de douceur et de rêverie…

Gérald Petit

Surprise ! Deux très belles études de mains, exécutées à l’huile sur un support de bois, affichent leur somptueux classicisme parmi les acquisitions récentes du FRAC. Et surprise dans la surprise, elles sont l’oeuvre d’un artiste dont le parcours doit beaucoup à la photographie !

Gérald Petit constate que les usages numériques et mobiles ont tant banalisé le statut de la photographie qu’un retour à la peinture s’impose. Quitte à peindre comme un photographe ! Une peinture que l’artiste affirme en contrepoint de la photographie, ce qui est notable au sein de l’exposition Double Jeu qui fait précisément du contrepoint son principe fondateur.

Ces mouvements de mains, quelque peu énigmatiques, mais non dénués de sensualité, se détachent dans un clair-obscur que ne renierait sûrement pas Olivier Chabaud, artiste photographe bien connu à Aurillac, amateur lui aussi de ces fonds d’un noir magnétique.

La minutieuse et patiente superposition de couches de peinture à l’huile, qui a créé ces mains d’un réalisme émouvant, tient-elle effectivement de la démarche photographique ? Et que dire alors de ce cadrage très particulier, propre à l’étude classique peut-être, mais qui semble aussi vouloir cacher, tronquer, interdire de tout voir ?

C’est, à l’ère du dévoilement sans limite sur Snapchat et Instagram, le choix d’une image qui garde son intimité et ne dit pas tout.

Suite de l’exposition…

Avis aux amateurs, devenez chroniquous et écrivez-vous même la suite de cette chronique 🙂

A noter

Cette exposition est construite sur la base des collections du FRAC Auvergne.

 


 

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