Le dehors de toute chose

Samedi 21 avril 2018 à 18h

Café associatif La Loupiote, Aurillac

Sur la porte du frigo de mon meublé, sous trois magnets kitchs, le programme de La Loupiote :

Samedi 21 avril, 18h, spectacle-débat « Le dehors de toute chose »
Monologue de 40 minutes adapté de « La zone du dehors » d’Alain Damasio, une ode à la liberté, une invitation à inventer ce que vivre peut être, à se découvrir comme autre que soi. L’idée est d’utiliser les notions de dehors, découverte et invention comme prétexte au rassemblement, et de prolonger l’expérience dans un temps d’échange-débat.

Comment qu’ils causent à la Loupiote ! Mais on m’avait prévenu, le jus de gingembre de Mathieu, ça peut mener très loin conceptuellement…

Arrivant place de la Bienfaisance, j’avise un homme sur un banc, penché nerveusement sur un carnet qu’il griffonne avec ardeur. Il s’agit de Benjamin Mayet, et déjà, l’urgence qui l’habite est palpable, sous l’ombre douce du printemps. Comme à son habitude, le petit peuple des Loupiotots bavarde sur le trottoir autour de la porte d’entrée. Peu de monde, en cette lumineuse fin d’après-midi…

Je pousse la porte, c’est Bubu qui m’accueille, et qui m’explique : le comédien est en tournée, il voyage en stop, a sué sang et eau pour venir de Dordogne, arrive à l’instant, et s’accorde un temps d’écriture avant de commencer. Finalement, nous sommes une dizaine, lovés sur les canapés, lorsque Benjamin, les yeux écarquillés, le corps tendu, prend la parole.

« Pourquoi en moi y a-t-il toujours ce sentiment d’une mission, cette conviction que j’ai quelque chose à faire ici, sur ce sol ? »

La langue est poétique, exigeante, condensée à l’essentiel, sans concession, chaque mot est indispensable, et même, vital dans la bouche du comédien. L’artiste nous dévisage, nous interpelle, nous prend par les épaules. Son engagement dans le texte tient de la mise en danger, et nous engage nous aussi, spectateurs.

Ce pourrait être un appel à la révolte, mais à une révolte personnelle, une révolte de l’intérieur expulsée vers le dehors de soi-même. Dans le verbe d’Alain Damasio, non pas révolution, mais volution, non pas révolte, mais volte, « demi-tour, esquive et salto […] poussée de vie qui se rémunère elle-même par la joie d’agir ». Plus loin, on entend rêve-volte. Il y a quelque chose du long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens auquel Rimbaud jadis invitait l’homme épris de poésie.

« Ce que je veux, ce que nous voulons, ce n’est pas le pouvoir, c’est la puissance ! Le pouvoir… nous le leur laissons volontiers ! » C’est en cela que le Dehors de toute chose nous enjoint à une émancipation outre-politique, une libération de ce qui déborde en soi, sous la forme d’une radieuse exultation. On pourrait y entendre le message du Mahatma : soyez le changement que vous voulez voir dans le monde. Mais ce serait plutôt : soyez le changement que vous voulez mettre au monde. « Vous n’êtes pas là à m’écouter parce que vous voulez le pouvoir, vous êtes là parce que vous sentez qu’en vous quelque chose veut sortir ».

La force, dans cette performance d’écorché vif, c’est son exemplarité. L’artiste vit au premier degré son message, l’incarne totalement, dans une énergie farouche et exaltée. Ce qui nous est livré, à cet instant, c’est bien une tentative de mise au dehors de soi, comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. Sortir ses tripes, ou pas, telle est la question.

A la fin du spectacle, Benjamin Mayet nous annonce qu’il a deux questions. Première question : chez qui peut-il dormir ce soir ? Deuxième question : il part le lendemain en stop à Notre-Dame-des-Landes, l’un d’entre nous voudrait-il monter avec lui ? « Car se libérer, c’est devenir, sans cesse et toujours, pour nous-mêmes, notre dehors ». Dont acte.

 


Merci à David Matrat pour la photographie à la une de cet article


 

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