Bandes d’arrêt d’urgence

Vendredi 20 avril 2018 à 19h

Café associatif La Loupiote, Aurillac

La chronique de Nadège

Il y a longtemps que je la connais, Claudia. Allez ! N’ayons pas peur du temps qui passe : cela fait bientôt 15 ans, maintenant…

Et pourtant…  Si je connais l’artiste-peintre délicate, tout en nuances de couleurs et de textures, si je connais aussi la chanteuse, interprète passionnée des standards de jazz et de Kurt Weil… pourtant je ne connais pas encore l’auteure-poète. De ses admirateurs m’ont dit qu’elle écrivait bien, que sa plume était de qualité… Et c’est cette facette que je viens découvrir ce soir, dans l’ambiance chaleureuse de la Loupiote.

Quand j’arrive, Claudia est là, sur le pas de la porte, comme une hôtesse attentive accueillant ses invités. Et puis il y a Sylvestre aussi, son ami musicien, avec qui se lira la soirée, dans quelques minutes. Tout de suite, entre eux deux, on sent l’unité ; et je me sens bien déjà, de ces quelques propos échangés. C’est prometteur, et j’ai hâte !

C’est l’heure de s’installer. La Loupiote a revêtu son ambiance tamisée des soirs de concerts, les canapés sont là qui nous invitent et j’y prends place avec un certain délice. Autour de nous, sur les murs blancs, les petits cadres carrés des œuvres de Claudia attirent le regard, comme la promesse de l’émotion qui nous attend. Car c’est pour eux que nous sommes là : Claudia, ce soir, nous reçoit pour le vernissage de sa nouvelle exposition.

Le moment arrive et Claudia et Sylvestre nous entraînent avec eux pour cette halte sur la « bande d’arrêt d’urgence » à laquelle ils nous ont conviés. Aux crissements de freins et de pneus de la guitare électrique de Sylvestre, les mots de Claudia répondent. À moins que ce ne soit le contraire… Car très vite, je ne sais plus très bien où est la voix, où est la guitare. Les deux entrent en symbiose, harmonie totale des sons et des mots. Et je suis transportée, comme hypnotisée, par les vers que Claudia déroule de sa voix riche et limpide. Son écriture, fluide, passionnée, nous entraîne dans un monde engagé, où l’urgence de nous réveiller émerge à chaque page.

Venue assister à une lecture, très vite je comprends que ce n’en est pas une ; c’est beaucoup plus que cela : c’est un souffle, un cri, une rage, une souffrance, une urgence… Et quand soudain Claudia nous offre son chant, totalement inattendu, comme un cri de douleur transperçant, paroxysme inévitable et bouleversant, je sais que je ne repartirai pas de là comme j’y suis arrivée.

Sylvestre et Claudia ont offert ce soir aux quelques privilégiés que nous sommes, un moment d’une rare intensité, moment suspendu, où poésie, voix, guitare, banjo et émotion n’étaient plus que symbiose, dans l’évidence parfaite de ce cri trop longtemps contenu face au temps qui passe et que l’on voudrait parfois arrêter, sur cette « bande d’arrêt d’urgence ».


La chronique de Philippe

C’est un pneu qui crisse sur la bande d’arrêt d’urgence, ou plutôt :

(Guitare)
C’est
Un
Pneu
Qui
Crisse
Sur la
Bande
D’arrêt
D’urgeeeeence
(Guitare)

Ainsi débute la lecture de Claudia Morand, dans une diction concentrée, attentive, et qui laisse à chaque mot le temps de sa vibration, une élocution staccato. Sylvestre Gaillard, en duo avec le verbe, fait bruisser les cordes de sa guitare, étonnante matière sonore en résonance avec la matière des mots. Et qui, à faire résonance aussi chez l’auditeur, devient matière à penser. L’ambiance, l’écoute, l’introspection sont tout de suite installées.

C’est un pneu qui crisse sur la bande d’arrêt d’urgence : issue fatale ? Lors de ma première écoute au Café de ma Mère, j’avais eu la vision d’un accident mortel, décrit dans un ralenti extrême, mais inéluctable, sortie de route définitive de la société. Mais non, Claudia Morand nous invite à un freinage in extremis, un crissement de pneu vers les bas-côtés, vers des routes secondaires au-delà des barrières de sécurité, vers une société qui ne foncerait pas droit dans le mur.

Mais point barre ! Un second poème arrive, écrit dans les bars, tissé de brèves de comptoir, réelles ou imaginaires, une toute autre atmosphère. La lectrice se tient d’aplomb, regard très droit vers le public, et ne se départit pas de son débit mesuré, rythmique minutieuse sur laquelle le musicien pose des touches musicales parfaitement justes. Le travail du guitariste est vraiment remarquable : jamais illustratif, toujours créatif, au service de la voix mais avec sa propre voix. De son instrument émergent parfois des sonorités singulières, outre-musique assez fascinante.

Dans une Loupiote obscurcie, rideaux fermés, le public hésite, ne sait pas s’il faut applaudir entre deux poèmes. Faut-il écouter ce silence, suspendu entre les textes, ou bien le rompre et faire renaître une attention nouvelle ? Les artistes, eux, n’hésitent pas. Ils poursuivent, enchaînent, ou plutôt, déchaînent les écritures, dont la diversité évoque des variations musicales sur un même thème. Derrière eux, sur les murs, accrochés aux cimaises… les petits tableaux carrés de Claudia Morand !

Pour moi, l’une des clés de cette lecture se trouve dans le grand cri poussé au milieu du spectacle : « M’illumino d’immenso ! M’illumino d’immenso ! ». Somptueux poème de quatre mots seulement, oeuvre du poète italien Giuseppe Ungaretti, et qui loue, dans une économie de moyens absolue, le passage d’une condition individuelle à une condition universelle.

Dans Bandes d’arrêt d’urgence, c’est bien de cette quête qu’il s’agit, urgence d’un passage entre poétique et politique.


Merci à Claire L’Homme pour la photographie


 

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