Thérèse Bisch, Figures de l’indicible

Du 8 mars au 30 novembre 2018

Musée d'Art et d'Archéologie, Aurillac

Lettre ouverte à madame la Conservatrice du Musée d’Art et d’Archéologie d’Aurillac

Chère Brigitte Lépine,

Nous nous sommes rencontrés un soir de février, lors du Moment poétique qui se tenait chez vous, au musée. Rappelez-vous, il neigeait à gros flocons, et nous guettions, inquiets, l’arrivée de Christian Viguié. Finalement, le poète fut à l’heure, et le Moment poétique eut lieu, il se prolongea même autour d’un verre.

C’est ainsi que nous avons fait connaissance, et je dois dire que j’ai vite apprécié votre affabilité et votre vision décapante du métier de Conservatrice. Vous m’avez narré avec passion vos recherches pour l’exposition de 2014 intitulée La mémoire préservée, et votre découverte qu’une peintre, une seule, avait reçu le label décerné par la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale.

Cette peintre, vous avez voulu la connaître : elle s’appelait Thérèse Bisch, et ce fut une rencontre déterminante. Alors vous lui avez donné, assez audacieusement, rendez-vous à Aurillac pour la clôture du Centenaire. Et quatre ans plus tard, outre un petit verre de blanc, vous me tendiez une invitation pour le vernissage de l’exposition Figures de l’indicible.

Or, en ce jeudi 8 mars 2018, vous pouvez être fière, tout le monde est au rendez-vous.

Les toiles de Thérèse Bisch en imposent tout de suite : la gravité de leur thème unique, leur grande rigueur formelle, leurs couleurs austères et profondes.

L’indicible est bien là, dans ces champs de bataille, fumants, rougeoyants, dans la grise désolation de ces tertres où guette la mort, intensément présente, obsédante.

Mais de figures, il n’y en a plus : les hommes sont sans visage, ne sont que casque et uniforme, serrés les uns contre les autres, masse résignée à l’absurde. C’est une impression de silence qui se dégage de ces scènes de guerre, un silence de mort, mort des hommes et mort de l’humanité.

Qui, de ces fantômes identiques, sont français ou allemands ? Thérèse Bisch ne les distingue qu’à peine, elle ne refait pas la guerre avec un pinceau. Née en Alsace, elle est du pays des deux pays, et non de la frontière. Et que dire, alors, devant les silhouettes tragiques des fusillés ?

Tout cela est peint sobrement, a tempera, dans un temps qu’on imagine long, et recueilli. Les lumières se reflètent doucement à la surface satinée de la toile et témoignent sans un cri de l’horreur. En écoutant les commentaires de Thérèse Bisch, on découvre tous les détails et toutes les histoires que la grande unité picturale ne révèle pas de prime abord.

Ce que nous avons sous les yeux, c’est avant tout la compassion de l’artiste pour ces hommes sacrifiés au non-sens, et qu’un siècle de bruit et de fureur pourrait presque rendre invisibles. La moitié des jeunes hommes ayant 20 ans en 1914 étaient morts en 1918.

Chargée durant trente années des collections photographiques de la BDIC (Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine, créée dès 1918 pour tenter de comprendre ce massacre), Thérèse Bisch a connu mieux que quiconque le visage de ces soldats, devenus figures de l’indicible.

Soyez donc remerciée, chère Brigitte Lépine, pour l’énergie et la générosité que vous avez déployée afin que se tienne aujourd’hui cette exposition poignante, belle et nécessaire.

Philippe

 


 

Un commentaire Ajouter le vôtre
  1. Un grand merci pour ce beau texte sur ma peinture et la ténacité de Brigitte Lépine pour présenter celle-ci à Aurillac.
    j’en suis extrêmement touchée.

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